Il me disait qu’il ne savait pas quoi faire ni comment s’y prendre. J’étais enceinte de…trois semaines. Il venait tout juste de m’épouser pour vivre notre relation dans le dîn (la religion) et dans le halal (ce qui est permis). Lui, l’enfant de Sada, le vertueux, l’homme qui respectait rigoureusement la religion et les us et les coutumes de Mayotte. Il m’avait raconté avoir déjà eu une vie de famille (une femme et quatre enfants), qu’il avait quitté l’île de Mayotte pour se former pendant trois ans en Métropole.
Il est venu me séduire, il a été très attentionné, au point de lui laisser une chance d’être mon mari. Il me disait qu’il s’était séparé de sa première femme et qu’il s’occupait bien de ses enfants malgré la distance. Il leur envoyait chaque mois 500 euros et prenait régulièrement de leurs nouvelles.
Je l’ai cru ! je me suis donc mariée avec lui selon les rites religieux. Nous avons fait le nikâh. Le mariage traditionnel. Je devais avoir 20 ans.
Et oui, je l’ai cru ! Vraiment.
Mais quel veinard, quel imposteur cet Ali !
L’homme que j’aimais ne voulait pas de moi. Ou plus exactement, il ne voulait pas encore s’engager. Il ne voulait ni entendre parler de mariage ni de bébé. Et pourtant je l’aimais tellement. Ismaël. Il était tout pour moi. Je me rappelle encore de lui comme si c’était hier. J’avais tout quitté pour lui, ma famille, mes études, mes rêves de jeune fille pour le suivre à Paris. Il avait un travail et il voulait vivre avec moi.
À l’époque, j’avais à peine 18 ans. Je voulais devenir médecin psychiatre. J’étais acceptée à la faculté de médecine de Montpellier. Je n’y suis plus allée pour suivre mon homme. Je prenais soin de lui, je lui préparais avec tendresse ses petits déjeuners, ses repas. Je lui faisais sa lessive et son repassage. Je lui faisais tout ce qu’il voulait, pourvu qu’il soit heureux et comblé dans sa vie. Ce fut le cas. Il était joyeux et serein d’avoir une jeune et belle femme, soumise, obéissante à ses moindres désirs. J’étais sa chose, j’étais son objet et je l’acceptais parce que j’en étais profondément amoureuse. Et puis un beau jour, il me mit à la porte. « Rentre chez toi, tu ne m’es plus d’aucune utilité. J’ai tout ce qu’il me faut maintenant, une nouvelle femme, un poste à responsabilité, un très bon salaire. Je ne souhaite plus te voir. », me lança-t-il. J’ai pleuré de toutes les larmes de mon cœur et j’ai fini par partir.
Ali, le vertueux, eut pitié de moi et m’héberga chez lui par gentillesse, sans doute aussi par solidarité fraternelle et communautaire propre à la culture mahoraise. Mais très vite, il me demanda de lui payer en nature. Oui, je dis bien « en nature ». Des faveurs sexuelles contre un toit et de la nourriture. J’ai dû céder. Et puis, arriva ce qui arriva. Je suis tombée enceinte. Dès qu’il l’a su, il fut surpris. Furieux, il dit n’avoir jamais éjaculé en moi. Il se justifiait, cherchait à comprendre comment cela pouvait arriver, comment aurais-je pu tomber enceinte…
Huit mois plus tard, il réussit sa formation et décida de rentrer définitivement à Mayotte. Il m’abandonne, en me laissant affronter seule, la grossesse et l’enfant à naître… Il prétextait que son île avait besoin des gens comme lui. Des professionnels de la santé. Et il devait absolument y retourner pour contribuer à son développement social et sauver sa population. Il partit donc à Mayotte. Il reprit son travail, il était devenu chef de service et gagnait très bien sa vie. Il m’avait maintenant oublié, tout comme Ismaël d’ailleurs.
J’avais accepté finalement d’épouser Ali pour me protéger de la solitude et de la honte des miens. Nous sommes restées ensemble pratiquement un an. J’étais là pour lui. Je le soutenais dans sa formation, l’encouragea à réussir et à devenir le meilleur dans son domaine. Il pouvait compter sur moi, sur mes connaissances scientifiques puisque j’ai eu mon baccalauréat avec la mention très bien. J’avais des facilités intellectuelles inouïes que je n’explore pas. Car j’étais devenue une femme au foyer. Ali réussit brillamment sa formation et m’abandonna, me gratifiant seulement d’une grossesse et d’un bébé à naître.
Je me suis retrouvée seule, désemparée, triste. Je ne savais pas quoi faire ni ce que j’allais devenir. J’avais pensé avorter mais j’aimais déjà ce petit être innocent avant même qu’il naisse. Je me suis alors décidée à prendre soin de lui, à trouver l’énergie qu’il fallait pour m’en sortir, quoi qu’il arriverait. J’étais allée voir une assistante sociale qui me dirigeait en urgence dans un foyer de jeunes mères célibataires. J’y ai vécu jusqu’à la naissance du bébé. Puis on m’a trouvé un logement social. Et une place à la crèche à ses trois mois.
À partir de là, je pouvais commencer à me reconstruire. M’inscrire d’abord à la faculté de médecine de Paris. Puis trouver un travail pour subvenir à mes besoins quotidiens et financer en même temps mes études. J’ai essayé de concilier ma vie privée, familiale et étudiante comme je pouvais. Je venais d’avoir mes 22 ans.
Mon enfant, une petite princesse de 13 ans maintenant , me comble de joie. Je me bats chaque jour pour elle. Je me bats pour ne pas m’effondrer. Je me bats pour oublier tout le mal que ces deux hommes m’ont fait. Je leur ai consacré une partie de ma vie. Mais eux en échange, ont utilisé des comportements moins élogieux à mon égard comme la méchanceté, le mépris, l’humiliation et l’insensibilité.
En y repensant, je me dis aujourd’hui que « ce qui ne tue pas, rend forcément plus fort ». J’étais au bord du gouffre. Je déprimais, hantée par des idées noires je pensais au suicide, à la mort pour ne plus souffrir. Ne plus vivre. Disparaître à tout jamais.
Ces deux hommes m’ont fait terriblement mal. Je me suis remise en question. J’étais convaincue que c’était mon karma qui en était la cause, j’attirais que des hommes mauvais. Et je me disais être la seule responsable de tous ces malheurs. Je faisais du bien à ces hommes. Je ne vivais que pour eux. Je cherchais à les rendre heureux. Et en réponse à mon amour, ils étaient insensibles, méprisants, humiliants, abandonniques, violents de toutes les façons : psychologique, verbale etc.
Quel a été mon crime pour recevoir ce châtiment aussi atroce que l’indifférence et la maltraitance sous toutes ses formes ? Est-ce l’amour en lui-même ? Est-ce le fait d’avoir aimé ces hommes du mieux que je pouvais, quitte à sacrifier mon honneur de femme, mon amour propre et ma vie toute entière ? Sinon, pourquoi ce désamour, cette ingratitude pour tout le bien que je leur ai fait ?
Dans ce tsunami de malheurs, un bonheur est né. Ma fille. Elle me donne chaque jour la force pour me surpasser et devenir une personne encore meilleure. Même seule dans la société.
Après le foyer de jeunes mères célibataires, j’ai pu être prise en charge. J’ai obtenu un logement et j’ai pu élever mon enfant seule. J’ai eu droit à une place en crèche et j’ai pu m’inscrire en médecine. J’ai su concilier ma vie de mère célibataire et mes études universitaires. Et après quelques années plus tard, j’ai pu soutenir ma thèse de doctorat de médecine, spécialité psychiatrie.
J’exerce aujourd’hui en tant que psychiatre dans la région parisienne. Je pense avoir réussi ma vie malgré tous les obstacles rencontrés tout au long de mon cheminement. Ayant lu récemment les travaux de recherche d’une jeune docteure mahoraise sur les souffrances psychiques, je peux témoigner et dire que la vie ne fait pas de cadeaux. Elle nécessite de se battre quotidiennement, de surmonter ses maux, ses blessures et les transformer en quelque chose de positif. J’ai donc eu recours à ce que la docteure mahoraise appelle « la sublimation », cette capacité inouïe à transformer mes souffrances en énergie positive, à transformer les pires horreurs en quelque chose d’extraordinaire par le biais des études, de l’art, du sport pour éviter l’effondrement psychique.
J’ai fait le choix de la vie contre les supplices de l’amour, le choix d’éros contre thanatos (de vivre plutôt que me laisser mourir). Je suis née dans la souffrance, et j’ai vécu des souffrances terribles et profondes. J’ai vaincu et je reste debout.
Je peux affirmer aujourd’hui qu’au bout de ce long tunnel sans lumière, j’ai trouvé le bonheur. J’ai trouvé l’épanouissement dont j’avais besoin. J’ai réussi là où j’ai échoué quelques années auparavant. Alors que tous les pronostics étaient à ma défaveur, j’ai pu démontrer le contraire en renversant la fatalité de mon destin. Je n’étais pas née pour rester une victime et vivre sous l’emprise de ces hommes, capables de tant de violence, verbale ou physique, sexuelle également et psychologique.
Je suis une femme libre et je tiens à le demeurer. Une femme libre, sans doute imparfaite, mais heureuse, comme le sous-tend le livre de Christophe André: »Imparfaits, libres, heureux ».
Je m’aime et je m’accepte profondément comme je suis. Je suis heureuse d’être ce que je suis aujourd’hui. Heureuse d’être la mère d’une jolie princesse. Elle représente tout pour moi, mon soleil, ma joie de vivre, ma raison d’être, ma force d’exister.
Je ne suis pas la femme qui n’aurait pas encore rencontré sa moitié. Mais la femme qui milite pour choisir sa vie loin des stigmatisations, des préjugés, des freins psychologiques. Être mère, plus précisément mère célibataire n’est pas un malheur. Ce n’est pas non plus source de frustration ni d’angoisse permanente. C’est le choix d’une vie. Celui que j’ai voulu. Car j’ai pu réaliser tous mes rêves. J’exerce aujourd’hui le métier dont je rêvais. Quant à l’amour, il viendra quand il viendra. Ou pas d’ailleurs. Rien ne presse. Je me sens merveilleusement bien…
R.Y
Chroniqueuse de la santé mentale