La thérapie par les mots

J’écris depuis l’âge de dix ans. Alors que j’ai su lire qu’en classe de CM1, je pense que j’avais dix ans également. J’étais très nulle à l’école, parce que je ne m’y intéressais pas et parce que j’étais très occupée à autre chose, comme jouer, admirer la beauté de ce monde et me faire pleins d’amis. Donc apprendre à l’école était bien le cadet de mes soucis. De plus, j’aimais être une petite fille gâtée de ma mère, des adultes autour de moi qui ne me refusaient rien.

Je sais que j’ai eu beaucoup de chances dans ma vie. J’ai reçu beaucoup trop d’attention et d’amour, dans ce domaine même si on n’en a jamais assez. Et qu’on est fort pour se plaindre de « manque d’affection », de « sentiment de vide » qui peut nous poursuivre jusqu’à la fin de nos jours.

Et pourtant, de l’amour j’en recevais des tonnes, pas en mots, mais en comportements. On me faisait des délicieux plats, les garçons me défendaient quand j’allais provoquer les autres petites de mon âge en faisant ma belle et ma « mzouguette », pas assez blanche pour vraiment l’être et pas assez noire pour être acceptée par les miens. J’étais entre deux couleurs et j’étais surtout incassable. Beaucoup de gens n’arrivaient pas à me définir. J’entendais souvent :

« Mais toi, tu es qui, une métisse, une antillaise, une japonaise, une noire caramélisée ou une blanche café au lait ? » Je ne me sentais rien de tout cela, j’étais juste une petite fille à la recherche du bonheur. Je voulais être bien avec les autres, me sentir aimée et vivre une vie normale sans ces questions de couleur.

Malheureusement, tout au long de ma vie, j’allais me sentir nulle part chez moi. Toujours coincée entre un entre deux indéfinissable. J’allais mener le plus long et le plus dur combat de ma vie : devenir qui je suis ! La jeune fille, la femme que je veux être. J’allais connaître des obstacles, des épreuves difficiles qui allaient me faire sombrer dans une douleur psychique inimaginable et inouïe.

C’est l’histoire de ma vie. L’histoire d’une jeune femme, devenue adulte qui allait devoir se battre pour trouver sa juste place dans ce monde, dans sa société, auprès de sa famille, exister tout simplement envers et contre tous. Ce qui m’a sauvé dans cette lutte féroce et sans pitié, c’était la lecture et l’écriture. Quand j’ai découvert l’écriture, ma vie a changé. J’ai pu à ce moment identifier mes maux en mots, en exprimant toutes mes émotions négatives sur mes questions existentielles : Qui suis-je ? Où vais-je ? Et que vais-je devenir ?

L’aventure de ma vie allait commencer, j’allais apprendre à vivre, à être déçue, à échouer en tombant plusieurs fois pour me relever à chaque fois comme si finalement, je n’avais pas d’autres choix que la réussite. Des milliers de fois, j’ai voulu abandonner, mais quelque chose, une voix, un signe, me poussait à ne pas le faire et à continuer à me battre : « va de l’avant, ne regarde pas en arrière, tu peux y arriver et tu vas y arriver. Je crois en toi, je te soutiens de tout mon cœur ». J’écoutais ces mots et je l’exécutais. C’était plus facile de s’effondrer, de tomber très bas, mais il fallait que je trouve en moi les ressources intérieures nécessaires pour me relever.

Alors j’écrivais ce que j’ai fini par surnommer, « les poèmes thérapeutiques ». J’écrivais pour moi, mais j’ai aussi écrit pour mes amis et toutes les personnes qui en ressentaient le besoin. C’était pour moi, une manière de les réconforter dans leur mal-être intérieur. En même temps, j’étais à leur écoute. En leur faisant du bien, je me sentais utile. De cette manière j’ai développé une hypersensibilité de mon environnement sociale et de l’être humain. J’avais à peine 14 ans quand j’ai commencé à jouer à Freud, le père de la psychanalyse que je ne connaissais même pas à cette époque.

J’étais devenue une jeune fille pensive et pleins de rêve. Ma mère, une femme merveilleuse, qui n’a jamais fréquenté l’école républicaine, nous a élevé seule sans nos géniteurs, tous des mahorais, qui l’ont lâchement abandonné pour des raisons diverses telles que la polygamie, l’infidélité etc. De ce que je me souviens, j’ai toujours vu ma mère seule, elle était belle et beaucoup d’hommes s’intéressaient à elle. Je parle d’elle au passé par qu’elle nous a quitté tôt, elle allait atteindre ces 50 ans., le 7 mai 2010. Peut-être que finalement, quand on élève seule huit enfants, on finit par en mourir vite car notre espérance de vie diminue considérablement. C’est une hypothèse qui pourrait faire l’objet d’une thèse en sciences humaines.

Autrement, je me souviens de ces années collège. J’étais jeune, garçon manqué. Je n’avais pas d’amoureux, c’était la seule chose qui ne m’intéressait pas, non pas que j’étais homosexuelle bien que j’admirasse intensément les femmes et leur beauté divine. Non, les garçons, les hommes me renvoyaient une image qui ne semblait pas du tout me plaire. Je voyais quelquefois les compagnons que ma mère choisissait.

Un jour, j’ai fini par lui dire : « c’est bon, je ne veux plus que tu fasses des enfants à ton âge, à plus de quarante ans, c’est bon, fais autre chose de ta vie, que faire des enfants avec des hommes qui fuient leur responsabilité et te laisse toute seule galérer avec nous, c’est quoi l’objectif maman ? Tu es masochiste, tu aimes autant souffrir pour nous infliger des ruptures amoureuses qui n’en finissent pas. Je sais que ce n’est pas ta faute et je n’ai pas à interférer dans ta vie amoureuse, mais cela me désole de ne pas te voir aussi heureuse et épanouie ? Je ne supporte plus de te voir souffrir. Je ne veux pas que tu continues à gâcher ta vie, je suis l’ainée et je dois prendre soin de toi. Tu es à la fois notre père et notre mère comme tu nous le répétais très souvent. Prends soin de toi pour mieux prendre soin des autres. »

Je pense que j’ai été dure avec ma très chère mère, elle a juste fait du mieux qu’elle pouvait avec les moyens qu’elle a eus. Mais je souffrais intensément de la voir autant souffrir, j’étais aussi triste qu’elle n’ait pas beaucoup de chances avec les hommes et les géniteurs de ses enfants.

Ma mère c’était la femme de ma vie. Je lui voue une admiration sans faille. C’était mon mentor, mon étoile, ma raison de vivre. Elle était tout pour moi et bien plus encore. Je me rappelle d’elle. Je me souviens d’elle et il n’y a pas un seul jour qui passe, sans que je pense à elle. C’est elle, mon inspiration, ma muse, mon booster quand le moral est au plus bas.

On ne se rend pas toujours compte de l’importance d’une personne de son vivant et quand elle nous quitte et qu’on ne la voit plus, on remarque un grand vide, de quelqu’un qui nous manque. Je me sens certainement vide et incomplète sans elle. Je me sens aussi seule au monde et seule mon fidèle et loyale amie, « la solitude » m’accompagne.

Depuis mon adolescence, je me pose beaucoup de questions existentielles que j’ai fini par trouver mes propres réponses qui me conviennent. Je m’interroge aussi sur le monde dans lequel j’évolue. Loin d’être une philosophe, j’aime réfléchir sur la vie et les êtres humains que je trouve particulièrement fascinants. Je me rappelle à une certaine époque où mes frères et sœurs et moi habitions dans notre nouvelle maison. J’ai eu la chance d’avoir ma propre chambre avec un petit balcon. Je me suis posée la question de comment allais-je la décorer ? Et soudainement, j’ai eu une idée : écrire des poèmes, des mots sur les murs de ma chambre.

Ensuite, mon grand frère ayant vu mon chef-d’œuvre courra vite rapporter à ma mère ce que j’avais fait. Il lui dit : « Maman, dépêche, va voir. Ta fille est folle, elle a écrit pleins de choses sur le mur. En plus des choses tristes du genre, j’ai envie de disparaître, le monde est triste, je n’ai plus de raison de vivre etc. Elle est complétement dingue ta fille, il faudra que tu ailles lui gronder.) Puis ma mère lui répondit : « Et alors si c’est sa façon de s’exprimer, laisse-là, il n’y a pas de quoi s’inquiéter, il n’y a pas mort d’homme, mon fils. Ne t’en fais pas, cela lui passera. »

J’ai aimé la réponse de ma très mère. En effet, l’écriture est mon mode d’expression. J’arrive à évacuer toutes mes émotions négatives par le biais de cet art. Je me sens bien après, légère comme une plume quel que soit l’intensité de mon mal-être intérieur.

Les mots représentent la liberté d’être, la liberté de s’exprimer, de dévoiler ces émotions aussi difficiles soient-elles. Grâce à l’écriture, j’ai pu sublimer mes souffrances psychologiques et en faire une force au lieu d’une faiblesse qui m’aurait empêché de vivre et d’être heureuse. Et ma mère a joué un rôle primordial sur mon arme fatal pour lutter contre n’importe quels problèmes de ce bas-monde. Elle m’a accepté comme je suis. Elle a accepté mon choix et ma façon de m’exprimer. Elle fut un soutien indéfectible.

Son amour maternel m’a rendu plus forte que jamais. A chaque fois que je désespérais, je pensais à elle et je me relevais. C’était mon « Dieu sur terre », sans elle, je n’étais rien. Je n’étais qu’une coquille vide à la recherche de quelque chose qui allait me donner un sens à ma « triste et ennuyeuse vie ». Mais cette mère « mahoraise » de son île natale, qui m’a élevé avec ces valeurs, ses us et traditions, sa culture, a fait de moi, la femme que je veux être, libre de parler, libre d’échanger sur mes émotions et mes ressentis sans que je me sente comme une extraterrestre, seule et incomprise de tous.

Je suis libre et j’ai le droit de m’exprimer dans un monde où le pouvoir des mots peut être important, même si je semble invisible comme l’a été ma très chère mère, « une femme merveilleuse » qui a su élever ses enfants malgré tous les obstacles et les épreuves quotidiennes de sa vie. Elle était « véritablement une héroïne qui s’ignore ». Elle m’a apporté l’équilibre dont tout en enfant, tout femme que je suis devenue avait besoin pour bien se développer et ne pas s’effondrer pour tout et pour rien.

J’ai vécu une vie plein de belles et mauvaises surprises. J’ai fait de belles rencontres, mais aussi des mauvaises qui m’ont bien détruite. Ma mère me disait toujours que je ne serais jamais seule si je compte que sur moi et si je fais de moi, ma meilleure amie. Et que plus tard, ma seule famille, sera mes enfants. Elle n’a jamais su évoquer la possibilité que je puisse être heureuse avec un homme. L’image qu’elle avait des hommes s’était nettement détériorée au fil du temps.

Quand j’étais plus, je me sentais vieille avant l’heure. Je ne vivais pas et je ne pensais pas comme les jeunes de mon âge. J’étais peut-être en avance émotionnellement parlant ou j’ai dû mûrir plus rapidement que prévu.

De plus, avec mon meilleur ami de l’époque, Frédéric, on refaisait le monde à nous deux. On avait décidé de ne plus prendre le bus scolaire et de marcher une heure par jour, aller et retour pour aller au lycée. C’était pour nous permettre d’avoir une activité physique régulière et aussi pour pouvoir avoir le temps de discuter et de garder notre amitié solide. C’était des merveilleux moments, je m’en rappelle comme aujourd’hui. Frédéric, c’était l’intellectuel de la classe. On s’est rencontré en cinquième, j’étais presque sa seule amie. Et on se voyait en dehors de l’école. Il m’a aidé à rester une bonne élève car j’en faisais que le strict minimum demandé.

Dans ces années collège et lycée, je devais aussi être la fille idéale pour ma mère et l’aider du mieux que je pouvais en m’occupant de mes petits frères et sœurs. Je devais également accomplir les tâches ménagères et aussi faire la cuisine, tout en apprenant à l’école et rester parmi les trois meilleurs élèves de ma classe. Un jour, j’ai craqué et j’ai dit à ma mère : « Je sais que tu n’es pas allée à l’école. Mais tu crois qu’il suffit juste d’y aller et de s’assoir sur un banc et c’est tout. Il faut aussi faire des devoir et réviser pour les examens. Tu me demandes beaucoup de choses que je ne peux pas tout assurer et être une bonne élève. Pour cela, j’ai besoin de temps en revenant de la maison pour apprendre, faire mes exercices et me préparer aux examens. Est-ce que tu me comprends maman ? »

Elle resta silencieuse et dans les jours qui ont suivis, elle semblait devenir plus souple et moins exigeante, tout en étant persuadée, qu’une bonne femme doit savoir s’occuper d’une maison, pour avoir un mari qui reste avec elle. Dans mon cas, si c’étaient les conditions, je ne me marierai jamais ! Si je dois être la boniche de ses hommes, il ne faudra pas compter sur moi. Ils peuvent aussi bien que nous faire à manger et nettoyer la maison.
Ce sont des moments comme ça que j’ai besoin d’une personne à mon écoute, un ami, une présence, même si elle est virtuelle.

A mes seize ans déjà, je semblais mélancolique. Je n’ai pas vraiment cherché à l’être. C’est dû probablement à mon hypersensibilité de mon environnement social et familial.
Car j’étais une fille joviale jusqu’ici qui aimait s’amuser, qui avait toujours des pensées positives quoi qu’il arrive. Il m’a fallu de très peu pour rendre mon cœur aussi lourd et aussi triste. Pour comprendre un peu plus profondément mes « névroses », il serait intéressant de me connaître : qui suis-je en réalité ? L’éternelle question qu’on se pose depuis des lustres.

Ainsi j’ai passé ma jeunesse à réfléchir à qui j’étais et qui était les membres de ma famille.
Comme les professionnels de l’écoute et de la santé psychique, j’en ai fait ma propre analyse que voici.

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